• Régulation financière : pour qui sonne le glas ?

    Drôle d'époque en vérité que celle que nous vivons. Il y a un an, lors du premier sommet du G20 à Londres on nous promettait le big bang en matière de réforme du système financier. Nous avions alors dénoncé ce que nous percevions comme un volontarisme de façade qui allait bientôt se heurter à la réalité d'un monde où ce ne sont plus les Etats qui font les marchés, pour paraphraser le grand Karl Polanyi, mais les marchés qui défont les Etats. L'explosion du coût de refinancement de la dette grecque dans une cacophonie de voix discordantes en est une preuve éclatante.

    Par ailleurs, l'échec des différents participants au sommet "technique" du G20 organisé vendredi dernier à Washington à se mettre d'accord sur un projet de sur-taxation des banques reflète également ce sentiment d'absence de coordination entre Etats. Les représentants du Canada ont mené la fronde en arguant qu'après tout leur pays était souverain et qu'il pouvait faire ce qu'il voulait en matière fiscale. Le système bancaire canadien a en effet bien résisté à la crise grâce à une régulation exemplaire et adaptée aux spécificités des banques locales. Idem pour les banques des pays émergents qui s'en sont bien sorties pour la plupart. Ce qui n'est pas le cas des institutions "too big to fail" anglo-américaines au coeur de la crise des subprimes.

    Ces divergences sont légitimes mais elles masquent l'absence de vision partagée sur la finalité du processus de réforme actuel. S'agit-il de reconstituer des marges de manoeuvre fiscales pour des gouvernements sur-endettés ou de constituer des liquidités pour gérer la prochaine crise financière, ou les deux à la fois ? S'agit-il simplement de limiter le risque systémique - ce qui est en soi déjà assez complexe - ou de remettre en question de manière encore plus radicale l'hypertrophie du secteur financier dans son ensemble ? S'agit-il de "punir" les apprentis sorciers de la finance ou de casser à jamais les ressorts de la spéculation financière ? L'absence de réflexion sur les finalités de la réforme obère son efficacité réelle et affaiblit la crédibilité de ses promoteurs. Même aux Etats-Unis où le Président Barack Obama affiche sa détermination à en finir une fois pour toute avec "la mentalité du too big to fail", il est fort à parier que les propositions de réformes de son sherpa, l'ancien gouverneur de la Réserve Féderale Paul Volcker, sortiront très édulcorées des fourches caudines du processus législatif américain.

    De son côté, le projet de réforme des normes sur les fonds propres confié au Comité de Bâle - on parle déjà d'un Bâle III - semble recueillir des commentaires très réservés, quand ils ne sont pas franchement hostiles, de la part des différents lobbys bancaires nationaux (voir à ce sujet le "coup de gueule" d'Ariane Obolensky dans Les Echos) en arguant que l'arsenal de nouvelles mesures restrictives sur la définition des fonds propres ou sur la mise en place de "coussins de liquidité" contra-cycliques aboutiraient irréductiblement à la disparition de pans entiers de l'activité bancaire et à un renchérissement du coût du crédit dommageable pour toute l'économie. 

    Et même les poursuites lancées par la SEC contre la banque Goldman Sachs, aussi détestée aujourd'hui qu'elle était adulée et enviée au plus fort de l'euphorie financière - l'envie et la haine n'étant bien souvent que les deux faces d'un même désir mimétique girardien - risquent bien de n'aboutir qu'à des condamnations morales de pure forme assorties d'une mise à l'écart des protagonistes les plus impliqués dans la "magie noire" des subprimes. Au demeurant, il est très difficile de faire la part des choses entre un conflit d'intérêt - ce dont est accusée la "firme" - et une pratique normale, dans un environnement réglementaire où les différentes activités pour compte propre et pour le compte de la clientèle peuvent être pratiquées tout à fait légalement par les mêmes entités juridiques (depuis l'abolition du Glass-Steagall Act dans les années 1990).  

    Tous ces couacs révèlent l'incapacité des Etats à construire un nouveau système financier international après l'écroulement du système de Bretton Woods dans les années 1970. Les différentes tentatives en ce sens, des accords du Plaza en 1985 aux réformes actuelles en passant par la création du Forum de stabilité financière en 1999 (après la faillite du hedge fund LTCM) sont vouées à l'échec tant que la question centrale, celle de la création de liquidité à l'échelle mondiale - et de son corollaire, l'effet de levier "macro-financier" - n'aura pas été résolue. Il faudrait des économistes de l'envergure d'un Keynes et des hommes d'Etat de la carrure d'un Roosevelt ou d'un Churchill pour faire émerger ce nouveau système. A la différence près que l'avenir de la régulation financière ne s'écrira plus à Londres ou Washington. Il s'écrira bien plus à Pékin et à New Delhi où le rôle de la finance est encore perçu positivement, comme une composante essentielle du développement, et où les gouvernements gardent encore la main haute sur les circuits de financement de l'économie. Assurément ce n'est pas pour eux que sonne le glas.

     

     

     


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