• Pourquoi la candidature de Christine Lagarde au FMI est un combat d'arrière-garde

    Point de vue publié dans LeMonde.fr le 30 mai 2011

    Point de vue

    La candidature de Christine Lagarde au FMI est un combat d'arrière-garde

    LEMONDE.FR | 30.05.11 | 09h34  •  Mis à jour le 31.05.11 | 11h44

    Rien ne semble contrecarrer la nomination de l'actuelle ministre française de l'économie et des finances à la tête du FMI. Ni ses hypothétiques démêlés judiciaires à venir, ni les candidatures alternatives issues des pays émergents, avec des profils aussi expérimentés que Manuel Trevor ou Montek Singh Ahluwalia ne semblent en mesure de recueillir une adhésion aussi forte que celle suscitée en Europe et aux Etats-Unis autour de la candidature de Christine Lagarde.

    Pourtant à y regarder de près, la candidature de Christine Lagarde ressemble bel et bien à un combat d'arrière-garde, indépendamment des qualités personnelles et professionnelles réelles de l'intéressée. C'est le chant du cygne d'un monde façonné pour et par l'Occident, et qui est en train de disparaître sous nos yeux à une époque d'accélération formidable de l'histoire, une époque qui voit se refermer la "grande divergence" apparue entre l'Occident et le reste du monde il y a plus de deux siècles. La crise économique et financière de 2008-2010 symbolise ce passage de relais en mettant KO les grandes puissances du G7, à l'exception de l'Allemagne qui a su se réinventer pour mieux s'intégrer à la nouvelle donne mondiale.

    Tout se passe comme si on avait mis entre parenthèses, l'espace d'une procédure de nomination, les forces telluriques de la mondialisation, et qu'on avait voulu signifier par cette candidature la nécessité d'une pause, d'une respiration permettant de mieux répondre à l'angoisse suscitée par le "rattrapage de l'Ouest par le reste". Mais le reste du monde n'attend pas. La croissance, la jeunesse, la vitalité et bientôt l'innovation et la maîtrise technologique ne seront plus du côté de l'Ouest mais de ces "masses sans visages" naguère assimilées à des esclaves dociles, des ouvrières chinoises du Guandong aux adolescents des favelas de Rio et de Mexico, en passant par les mineurs du Katanga et les manoeuvres indo-pakistanais dont le profil anonyme se détache à plus de 40° à l'ombre des tours de Dubaï et de Doha.

    Le monde échappe de plus en plus à l'Occident. C'est valable aussi dans le domaine économique et financier. Et ce n'est pas la tentative maladroite de se soustraire à cette réalité qui fera dévier le cours des choses. Même l'argument selon lequel un FMI dirigé par un Européen sera plus à même de traiter les problèmes des états périphériques de la zone euro, se révèle fallacieux. On pourrait objecter que le besoin d'impartialité dans le traitement de ce problème plaide plutôt en faveur d'une personnalité extérieure au continent européen. En outre, un tel argument renforce le rôle du FMI en tant qu'arbitre ultime des décisions que devront prendre tôt ou tard les gouvernements et les peuples européens pour construire une Europe-puissance, capable de régler ses problèmes par elle-même et de tenir son rang dans un monde multipolaire.

    On objectera aussi que les pays émergents ne sont pas prêts à assumer leurs responsabilités, et qu'on ne peut leur confier aussi facilement les "clés de la maison". Que n'a-t-on pas entendu de tels arguments par le passé ! Sous couvert de réalisme, un tel raisonnement ne fait qu'entériner une vision étriquée du monde, celle de responsables politiques qui n'hésitent pas à dire que "l'homme africain n'est pas entré dans l'histoire" pour aller se plier ensuite aux usages d'une "diplomatie des contrats" dont on a pu constater récemment les ratés et les ravages.

    L'inspirateur du système de Bretton Woods, le grand économiste John Meynard Keynes avait coutume de dire que le monde était dirigé par les idées, au sens où les idées et les symboles qui leur étaient associés déterminaient la marche du monde bien plus que n'importe quel calcul égoïste d'intérêts. A l'heure où se profile une vaste réorganisation d'un système hérité de la seconde guerre mondiale, il serait opportun d'envoyer un signal fort aux pays émergents et d'en finir avec l'esprit de gentlemen's club occidental qui anime les institutions de Bretton Woods. L'histoire est en marche, rien ne pourra l'arrêter.


    Alexandre Kateb est aussi l'auteur de Les nouvelles puissances mondiales. Pourquoi les BRIC changent le monde paru aux éditions Ellipses.

    Alexandre Kateb, économiste, essayiste, maître de conférence à Sciences Po


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