• Pour une analyse critique de l'anti-économisme contemporain

    La crise économique et financière a provoqué un déchaînement de critiques contre les économistes accusés de n'avoir pas su prévoir cette crise. On va même jusqu'à refuser le statut de science à l'économie assimilant celle-ci à une accumulation de connaissances empiriques voire à un art divinatoire. Il est temps de répondre à ces accusations infondées.

    Qu'on se le dise la Methodenstreit – en français « querelle des méthodes » - est de retour ! En 1883, cette célèbre controverse épistémologique avait opposé l'économiste Carl Menger, l'un des fondateurs de la théorie néoclassique et le père de ce qui deviendra l'Ecole Autrichienne d'économie, à Gustav von Schmoller, l'un des membres les plus éminents de l'Ecole historique allemande. L'objet de cette controverse relativement peu connue en France est tout sauf mineur puisqu'il concerne le statut de l'économie en tant que science et sa relation à l'histoire.

    Pour Schmoller qui réagissait à la publication d'un essai méthodologique remarquable de Carl Menger (1), la prétention de l'économie à découvrir des lois universelles régissant les phénomènes dits économiques était vouée à l'échec, car elle contrevenait au principe d'historicité qui veut que tout phénomène soit tributaire de son lieu et de son temps, autrement dit des conditions de son existence.

    Selon cette thèse historiciste, les seules relations que l'économie peut mettre en évidence sont des relations empiriques qui n'ont pas de validité universelle. Ce sont des relations qui relèvent exclusivement de la méthode inductive, telle que formulée par le philosophe anglais David Hume (2) qui dérive la causalité d'une expérience confortée par l'habitude, posant le fameux problème de l'induction.

    Au contraire pour Carl Menger, l'économie est une science exacte en tant qu'elle repose sur la méthode déductive et qu'on peut déduire l'ensemble de ses lois à partir de quelques postulats fondamentaux. Ce qui ne signifie pas que la science économique peut expliquer ou prédire tous les phénomènes qui s'observent dans la réalité, car il ne faut pas confondre exactitude logique et vérification empirique.

    Fondamentalement ce qui distingue une science d'une pseudo-science comme aimait à dire Karl Popper (3) ce n'est pas en effet son caractère vérifiable mais son caractère réfutable. Pour prendre un exemple classique, la proposition « tous les cygnes sont blancs » n'est pas vérifiable quel que soit le nombre d'observations de cygnes blancs qu'on peut faire. Par contre, cette proposition est réfutable. Il suffit de trouver un cygne noir pour la réfuter.

    A cet égard, si on fait un bond en avant de la fin du XIXème siècle à la crise des subprimes de 2007-2008, on peut parler de cygne noir à propos de cette dernière, comme le fait Nassim Taleb (4) dans son livre devenu un bestseller planétaire. Mais l'existence de ce cygne noir non prédit par la théorie économique et financière est précisément une preuve du caractère scientifique de cette théorie. En ce sens, la crise des subprimes appelle non pas à un abandon de la théorie économique mais à un dépassement de la théorie actuelle par un paradigme scientifique nouveau, au sens kuhnien du terme (5). Ce à quoi s'attellent de jeunes économistes brillants comme Markus Brunnermeier (6).

    Les critiques mal intentionnés de l'économie qui veulent lui ôter son caractère scientifique en l'assimilant à un art divinatoire (7) seraient bien avisés de se replonger dans la « querelle des méthodes ». Toute science est perfectible, c'est la condition même de son existence. Les dogmes eux reviennent de manière périodique. Celui de l'anti-économisme n'échappe pas à la règle.

    (1) Carl Menger, Untersuchungen über die Methode der Sozialwissenshaften und der poilitischen Oekonomie insbesondere, 1883
    (2) David Hume, A Treatise of Human Nature, 1739. (Part III, Section VI. Of the inference from the Impression to the Idea)
    (3) Karl Popper, Logik der Forschung, 1934
    (4) Nassim Taleb, The Black Swan : The impact of the highly improbable, 2007
    (5)Thomas Kuhn, The Structure of Scientific Revolutions, 1962
    (6)Markus Brunnermeier, Deciphering the Liquidity and Credit Crunch 2007-2008, Journal of Economic Perspectives, Vol. 23, N. 1, Winter 2009
    (7) David Brooks, The Return of History, New York Times, 25 mars 2010. Voir aussi, André Orléan, A quoi servent les économistes ?, Le Monde, 13 février 2010


    Note : cet article a été publié intialement sur le site Le Cercle Economie & Entreprises de la communauté participative du journal Les Echos qui possède l'exclusivité de la reproduction ou de la publication sur tous supports


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